Le Refuge : l’île de Gavdos


Ile de Gadvos

Anna et Dieter revenaient d’un bref passage à Ierapetra, un port de la côte sud de la Crête où ils avaient procédé à des emplettes de produits impossibles à trouver sur leur ile : l’île de Gavdos .

 Au milieu d’une mer Méditerranée tachetée d’iles habitées ou désertes mais toujours magnifiques, parfois magiques, cela faisait bientôt quatre ans que le couple s’était installé sur l’île de Gavdos, sur la mer de Lybie, après des années d’errance sur leur bateau. L’île se situait au point le plus au sud de l’Europe. Ce fut pour cette raison qu’Anna comme Dieter pensèrent durant de long mois, que la jeune naufragée venait d’un « boat people » transitant entre la Lybie et la Grèce… ou l’Italie. Comment savoir ? L’île où ils vivaient, abritait une faune tout à fait particulière. Seuls les initiés en connaissaient l’existence. L’ile était sans intérêt touristique mais considérée comme un paradis par une population jeune et portée sur la fête et le sexe. La notion de maillot de bain n’existant pas sur Gavdos. Elle était fréquentée par des plaisanciers curieux de sa réputation, qui tenait à la présence d’une bande de hippies venus de tous les horizons et bien décidés à vivre en autarcie et, pour les plus extrêmes, en revenant quasi à l’état sauvage. Installés dans les années 80, ils vivaient dans des cabanes bricolées au cœur des forêts ou sur les plages. Les visiteurs y venaient au gré des saisons passer quelques jours ou quelques mois. La vie sauvage, c’est-à-dire inconfortable, et les élucubrations de certains chassaient les moins motivés. Le temps et les éléments qui faisaient s’envoler des cabanes toujours provisoires construites de bric et de broc avec des matériaux souvent récupérés sur les bords de plages, usaient les plus tenaces. L’île où survivait une petite centaine d’habitants, dont la moitié seulement à l’année, n’offrait pas beaucoup de distractions. L’unique auberge n’avait pas encore d’électricité lors de leur arrivée.

Mais l’île détenait un autre secret connu de quelques-uns – dont Dieter – qui lui valait un surnom surprenant : l’île des immortels. A la fin des années 1990, un groupe de physiciens russes, qui auraient été considérés ailleurs comme totalement bargeots, s’y était installé, bercé sans doute par les mythes de la Grèce antique. C’était sur Gavdos qu’Ogygie, fille de la nymphe Calypso, avait retenu Ulysse en le rendant immortel pour en faire son époux. La population de l’île, elle, les appelait « les Russes ». Ces derniers avaient décidé de devenir des immortels à leur tour et d’annoncer à qui voulait les entendre qu’ils pratiquaient au quotidien, l’immortalité comme mode de vie.  Venus de la région de Stavropol, en Russie, installés à Gavdos depuis 1997, les Russes poursuivaient leur quête de ce don surnaturel par les activités de l’esprit[1]. Avant de débarquer à Gavdos, le groupe existait déjà depuis près d’une décennie. Son doyen se prénommait Andreï Alekseï. Il s’agissait d’un physicien nucléaire irradié lors d’une mission volontaire sur le site de Tchernobyl et qui racontait qu’il s’était soustrait à la mort tout seul, « par le travail physique et la vodka », disait-t-il à qui voulait l’entendre. Anna et Dieter vivaient en bonne intelligence avec les « Russes » qui, d’ailleurs, comptaient bien d’autres nationalités. En cas de difficultés, on pouvait faire appel à eux, leur ingéniosité était sans limites. Mais les explications Andreï Alekseï n’aidaient guère à comprendre les buts du groupe qui se faisait appeler les pythagoriciens : « Il y a des gens qui essayent de changer leurs croyances en adoptant, par exemple, les religions orientales. Nous les voyons arriver à Gavdos, venus de Grèce et de toute l’Europe. Ils disent : “On va survivre dans la forêt.” Pendant une année, ils travaillent à créer leurs conditions de survie. Après, ils ne savent pas quoi faire. Certains repartent, d’autres commencent à se détériorer. » Impératif catégorique des Russes pythagoriciens : toujours produire des idées neuves. Ne jamais tout à fait atteindre son but, non plus. « Si tu l’atteins, c’est une petite mort : la mort d’une idée. Nous cherchons, dans la vie de tous les jours, à dépasser les raisons de mourir qui nous gouvernent », répétait Alla sa compagne. Dieter et Anna repartaient de l’improbable habitation du savant, toujours aussi perplexes, mais Anna ne pouvait s’empêcher de penser que le patriarche avait surtout beaucoup d’humour et qu’il n’avait sans doute pas oublié la fin de l’histoire d’Ulysse. Le beau voyageur – se souvenait-elle – avait refusé la proposition d’immortalité de Calypso lui préférant le retour vers sa femme bien aimée. Il faudra l’intervention d’Hermès, envoyé par Zeus, pour qu’elle libère Ulysse du charme et l’aide à revenir chez lui. A Gavdos, la normalisation en Russie avait rappelé au pays la plupart des fidèles pythagoriciens qui, pour la plupart, avaient ramené avec eux les demoiselles légèrement vêtues qui hantaient les plages de l’île. De son côté, Dieter en avait déduit que derrière ce fatras de mots et de concepts fumeux, leurs amis de Gavdos avaient tout simplement en tête de nier le temps qui passe, façon la plus naturelle de se sentir immortel. L’immortalité comme mode de vie consisterait alors à vivre chaque instant dans la plénitude absolue, en ignorant l’avenir, le temps qui passe, souvent source d’angoisse. Anna, qui n’avait pas envie de le chercher sur un sujet qui lui donnait des migraines, ne relevait pas.

[1]  Institut pythagoricien d’études philosophiques pour l’immortalité de l’homme » (PIFEAA)

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