— Giorgio ! L’intéressé, picorant sans appétit dans son assiette, releva les yeux, intrigué par l’intonation particulière de son patron. Giorgio, je ne suis pas moins malheureux que toi de la disparition d’Arianna. Pensif, le Parrain considérait celui qu’il désignait comme son « homme d’honneur » lequel s’en agaçait souvent, car cela ne correspondait à aucune réalité. L’aveu avait dû lui coûter car il laissa passer quelques secondes avant de poursuivre.

— Je connais ton histoire, Giorgio Lentille. Ce dernier cligna des yeux se demandant où Jonas voulait en venir. Et je comprends l’importance qu’Arianna avait pour toi. Je t’enviais l’affection qu’elle te portait. C’est stupide n’est-ce pas ? Giorgio se garda, non sans mal, de toute réaction pendant que Jonas poursuivait.

— Je connais ton histoire Giorgio Lentille, reprit-il à nouveau, et ce qu’a pu être ta peine, mais tu ne connais pas la mienne. Raveszac s’exprimait avec gravité. Peut-être t’aidera-t-elle à comprendre la douleur qui peut habiter un homme aussi détestable que moi.

Giorgio restait silencieux, déstabilisé par la tournure que prenait leur rencontre. Raveszac le tutoyait à nouveau.

— D’abord sache que je suis né à Kiev mais c’est près d’ici, en Bulgarie, que vit une partie de ma famille. C’est pourquoi j’ai choisi d’y revenir aujourd’hui. Il fit un vague geste de la main comme pour signifier que ce n’était pas le plus important.

— J’avais une petite sœur que j’adorais. Notre vie n’était pas facile. Je devais la protéger et je n’ai pas su le faire. Mon père l’a vendue pour qu’elle soit déflorée et violée par un de ses amis un soir de soulerie. Elle s’est suicidée. Elle avait douze ans. L’âge d’Arianna lorsque nous l’avons rencontrée. Jonas marqua un long moment de silence, une lueur sauvage dans les yeux.

— J’avais dix-sept ans et j’ai tué mon propre père pour ce qu’il avait fait. Sa mâchoire se contracta imperceptiblement. Giorgio tentait de rester imperturbable face à ce terrible aveu alors que Jonas continuait, la voix acide, le regard tourné vers ses cauchemars personnels.

— Quasiment SDF, Je suis devenu un petit truand de Kiev en trafiquant des métaux de récupération. Depuis des années, j’avais perdu tout contact avec ma famille en Bulgarie. J’ai dû me battre durant de long mois pour être un « caïd » respecté dans mon quartier en devenant le plus cruel des chefs de bandes. J’avais compris que me faire craindre était une façon d’étendre ma réputation. Le Parrain prit le temps de saisir une grappe de raisins qu’il entama machinalement avant de continuer.

— A l’époque d’Eltsine et de Gorbatchev, la libéralisation de l’économie a simplement consisté pour quelques amis du pouvoir à mettre la main sur des entreprises d’État. La vie est devenue encore plus difficile pour les petites gens. Leurs nouveaux patrons les ont souvent exploités sans pitié. Ils renvoyaient ceux qui tentaient de mobiliser leurs camarades afin d’obtenir de meilleures conditions de travail, de meilleurs salaires. La plupart n’ont pas hésité à mettre au chômage des familles entières et à faire intervenir une police aux ordres en se plaignant des meneurs qui finissaient emprisonnés ou même supprimés par des nervis à leur bottes. Je n’ai pas oublié ce qu’en disait mon grand-père lorsqu’il parlait, lui, des soldats et des officiers revenus du front. Ils étaient renvoyés sans un sou, avec une médaille dans leurs foyers où ils allaient crever de faim.

Un soir dans un petit restaurant de la banlieue de Kiev, j’ai reçu une visite singulière. A l’époque je développais encore mon business de récupération de métaux que je revendais au plus offrant. Artak Karaspant, le patron arménien d’une entreprise de la région, faisait partie de mes clients. Il dirigeait une usine métallurgique qui décapait des pièces métalliques en utilisant de nombreux acides avant leur chromage. Je le savais dur en affaires et dur pour ses ouvriers, mais ce n’était pas mon problème.

Ils étaient trois. Trois amis et parents d’un de mes intermédiaires.  Artak Karaspant venait de mettre fin à une grève au prix d’une dizaine de morts et de blessés. La presse ne parlait que de ça et de la violence des grévistes. Par respect pour mon contact, j’avais accepté de les écouter. Mes visiteurs me racontèrent ce que ne disait pas la presse. Selon ces derniers, les vapeurs des acides utilisés incommodaient les ouvriers qui tombaient malades ou se brulaient cruellement. Le propriétaire ne voulait rien entendre pour améliorer la protection de ses employés. Tous ceux qui avaient le malheur de se plaindre se voyaient renvoyés. Puis ils me racontèrent comment Karaspant avait payé de faux ouvriers mêlés aux grévistes pour que la grève dégénère en conflit violent avec les forces de l’ordre. Mes trois visiteurs avaient perdu soit un fils, soit un père ou avaient un proche encore à l’hôpital. Je ne me souviens plus très bien. Ils me demandaient de l’aide. Ils voulaient venger leurs parents mais surtout faire cesser le calvaire des salariés de Karaspant piégés entre la nécessité de nourrir leur famille et la crainte de mourir jeunes. Leur patron avait les pouvoirs publics dans la poche, rien ne pouvait lui être opposé sur le plan légal. Là un silence. Mes interlocuteurs me laissaient deviner l’alternative qu’ils envisageaient.

Je n’ai rien d’un Robin des bois, mais je n’avais pas oublié mes origines. De plus l’Arménien m’était antipathique, très antipathique. Dans ma tête, je me suis décidé presque immédiatement mais prudent je les ai renvoyés en leur disant que j’allais y réfléchir.  Ils étaient déçus, mais je ne voulais rien leur garantir. Pourtant, j’avais déjà ma petite idée. Après quelques semaines d’observation de ses habitudes, nous l’avons intercepté sa voiture un soir qu’il sortait de chez sa maitresse. Les deux malabars qui l’ont amené jusqu’à moi avaient simplement pour mission de lui annoncer qu’il était invité à un dîner tardif, sans plus. Pour la soirée, je m’étais installé dans une villa imposante surplombant la ville.

Solidement encadré par mes hommes, un bandeau sur les yeux, on me l’a amené dans le salon où je l’attendais. Puis ils sont sortis le laissant libre de ses mouvements après lui avoir enlevé son bandeau. Je te laisse imaginer la suite. Après quelques secondes de confusion, Karaspant a été stupéfait de découvrir que c’était moi qui l’avais invité de force. En fureur, mais se gardant toutefois de venir au contact, il m’a fait le coup du mépris et menacé des pires représailles. Je me souviens l’avoir laissé vider son sac sans réagir. J’avais de quoi le calmer. Au lieu de répondre à ses insultes, je me suis contenté de lui offrir une coupe de champagne. Je me souviens lui avoir dit.

— Monsieur Karaspant, j’espère que vous saurez tenir votre langue lorsque nos autres convives seront annoncés. Raveszac eut un petit rire cynique ou moqueur, Giorgio n’aurait su dire.

— Cela ne l’a pas calmé. Mes manières ne lui plaisaient pas et il exigeait d’être ramené chez lui. A ce moment-là, Kozak, un de mes lieutenants, a passé une tête pour me faire le signe que j’attendais. Je me suis alors levé en priant mon hôte, toujours vitupérant ses menaces, de me rejoindre dans une magnifique bibliothèque, annexe à la salle à manger, dont on ouvrait les portes en grand. La vue de sa femme et de son fils d’une quinzaine d’années, figés, blancs de peur, attachés sur deux fauteuils, l’a stoppé net. Sa bourgeoise était une ravissante brunette aux courbes attrayantes. Mes hommes l’avaient un peu tripotée. Elle était terrorisée et cela se voyait.

— Je savais que nous étions tranquilles pour un moment. Personne ne s’était rendu compte de son enlèvement à la sortie du cours de langue où elle était allée chercher son fils. Un message arrivé à son domicile, à destination du majordome, annonçait qu’elle partait rejoindre son mari pour un diner impromptu chez des amis. Nous avions pris la précaution de leur bander les yeux et de les bâillonner pour faire taire leurs cris et les pleurnicheries du gamin. Puis Kozak a fermé les portes sans attendre. Là, pour le coup, l’Arménien a fermé sa grande gueule. A son tour, il est devenu livide en bégayant : « Mais que faites-vous !? ».

— Je n’ai pas répondu à sa question, ni à quelques autres qu’il répétait sans cesse alors qu’on l’escortait manu militari vers la salle à manger où je lui intimais l’ordre de s’assoir. Mon Arménien la ramenait un peu moins. Je n’allais pas le ménager.

— Monsieur Karaspant, dois-je les laisser s’amuser avec votre charmante épouse ? Lui n’a pas bronché. Pas de doute c’était un dur à cuire ou alors il s’en moquait. Encore aujourd’hui je n’en sais rien. Alors j’ai continué en haussant le ton de façon à ce qu’elle m’entende.

— Dites-moi Madame Karaspant, quelle impression cela fait-il de coucher avec le responsable de blessures graves, handicapantes et de la mort de dix de ses salariés, pratiquement tous pères de famille ? Des enfants désormais privés de leur père et de tout revenu.  Et je me souviens avoir conclu par « Ce soir, j’ai invité votre mari à souper pour décider si vous méritez de vivre, vous et votre fils. »

— Sans rire. J’avais fait préparer un dîner léger. On nous servit un potage. Mon hôte semblait bien décidé à ne pas y toucher. Je n’insistais pas. Tout le repas s’est passé ainsi, dans un silence mortel. Les plats arrivaient puis repartaient sans qu’il y touche. Lui était livide, mais son regard ne mentait pas, il débordait d’une haine féroce. J’étais le seul à manger de bon appétit et à faire la conversation. Quand je dis conversation, je devrais dire « monologue ». Il y avait matière, ce fils de p… avait une réputation de patron impitoyable. Jonas montra ses dents en un sourire cruel avant de poursuivre… Mais je me sentais de taille à l’être tout autant !

— La collation terminée, je me levai, mes hommes l’amenant vers un petit boudoir où je lui ai proposé un bon whisky écossais. Cette fois, l’Arménien craqua en se sifflant coup sur coup deux verres.  Cela l’aida sans doute puisqu’il reprit quelques couleurs et ses mauvaises manières.

— « Combien ?! Combien voulez-vous ? Car c’est cela ?! Vous escomptez me rançonner pour nous laisser repartir, petit voyou. »

— J’avoue qu’à ce moment-là, j’ai dû prendre sur moi pour ne pas le massacrer. Mais le tuer n’aurait sans doute pas servi à grand-chose. Soit son usine disparaissait et ses emplois avec, soit elle était vendue et je n’étais pas sûr que l’acheteur ne serait pas encore pire.  Je crois que c’est cette idée qui m’a retenu. Je me suis contenté de lui répondre.

— Non, non, vous allez tout simplement rentrer chez vous avec votre femme et votre fils mais, pour cela, vous devrez vous engager à dédommager les familles frappées par le deuil ainsi que celles qui doivent faire face aux blessures infligées par la police et les nervis à votre solde.

— Je sentais Kozak qui suivait notre échange et connaissait certains des ouvriers blessés, prêt à lui sauter à la gorge sur un signe de moi. Je me forçais à rester neutre ou ironique. Ce fut une grande expérience pour moi. J’avais à peine 22 ans, lui le double, n’en revenait pas que je puisse lui imposer quoi que ce soit.

— Et puis quoi encore !?  Le prenant au mot. Je continuais.

— Vous allez aussi faire le nécessaire pour mieux protéger vos salariés sur les postes de travail les plus exposés aux acides, plus une augmentation conforme aux pratiques de la profession.

— Je disais qu’il était un dur à cuire. Il n’a toujours pas réagi. Au fond, il ne croyait pas que j’irais jusqu’au bout. Pour lui j’étais un petit gangster, trafiquant de métaux, sans envergure.

Alors je me suis levé. Kozak, une force de la nature bien utile parfois, l’a attrapé rudement et entrainé à ma suite dans le parc attenant à la maison. La soirée était bien avancée mais on y voyait encore parfaitement. Nous avons traversé ensemble un jardin magnifique ponctué de bosquets de roses d’une variété infinie, plus belles les unes que les autres.

— Karaspant, vous me demandez ce que je peux me permettre d’exiger de vous ? Curieusement, je pensais que vous aviez compris que c’est votre vie qui était en jeu, pas votre fortune. Si vous continuez à jouer l’idiot, vos amis seront sans doute ravis de vous savoir absent pour longtemps, très longtemps ! Votre épouse est si charmante. Je suis convaincu que son lit ne refroidira pas longtemps.

Nous étions arrivés à la lisière du parc d’où nous apercevions la ville de Kiev brillant de milliers de lumignons dessinant ses principales avenues. Là, proche d’un énorme noisetier, on finissait de creuser une fosse au bord de laquelle mes hommes ont brutalement entrainé l’Arménien qui soudain paraissait moins fiérot.

— Voilà cher invité, vous me demandiez et quoi encore ? Que diriez-vous de la fin de votre parcours de salopard en chef ? Sans attendre, Kozak a bousculé par surprise l’industriel l’envoyant au fond où il s’est affalé.

— Alors, Karaspant. Combien vaut votre vie ? J’avais du mal à contenir ma rage. Ce salopard, s’il vivait, j’en étais convaincu, tenterait de ne pas tenir ses promesses. Je décidais de bluffer. Déjà quelques pelletées de terre s’abattaient sur lui.

— Vous avez trois secondes pour décider, Artak Karaspant, votre vie, celle de votre femme et de votre fils contre une autre façon de diriger votre usine.

— J’accepte.  Un filet de voix montait du trou. Je l’ai fait répéter, une fois, deux fois. Trois fois. Il avait des larmes aux yeux. Il bégayait de peur maintenant, toute fierté abandonnée. Ce qui me choquait c’est que ce salopard craignait plus pour sa vie que pour celle de sa famille. Kozak l’a remonté sans ménagement.

— Bien, nous allons mettre cela par écrit. Je vais être clair, si vous ne tenez pas vos engagements, c’est votre veuve qui dirigera votre usine.

Ce soir-là, avec l’industriel nous reprenions point par point les indemnités, les nouvelles conditions de sécurité des postes de travail et les augmentations de salaires refusées jusque-là par les syndicats patronaux. L’affaire fit grand bruit. Personne ne comprit le revirement de l’Arménien, mais Giorgio, sais-tu le plus amusant dans l’affaire ? Il a gagné une telle image de patron progressiste qu’il a pu se faire élire député l’année suivante.  Je sais aussi – car nous l’avions mis sous surveillance discrète – qu’il a essayé de retrouver la villa où nous l’avions piégé.  Il a eu la surprise de sa vie en découvrant qu’elle était occupée par le procureur de la république. Pour l’occasion, nous la lui avions empruntée à son insu durant un congé à l’étranger, conclut Raveszac visiblement ravi à cette pensée.

— Quant à l’épouse, tu en seras sans doute étonné, elle ne demanda pas le divorce, que j’aurais cru possible. La bourgeoisie, c’est comme l’argent, ça n‘a pas d’odeur, juste des besoins. Un sourire sarcastique barrait maintenant le visage de Raveszac, puis une ombre.

— Ce fut le début de mon ascension. J’avais attiré l’attention de Malto Gümüs dont je devins le filleul pour me voir confier l’héritage de mon grand-père, la Légion Rouge. Mais vois-tu Giorgio, le plus important dans mon histoire, c’est d’avoir cru voir ma petite sœur Nika revivre, le matin où Arianna a fait irruption dans les salons du Palace Hôtel. Bien sûr, la ressemblance n’était qu’une tromperie de mon cerveau qui voulait, qui espérait pouvoir revenir sur le passé mais voilà…. Il releva la tête, silencieux, fixant intensément Giorgio, l’expression adoucie par son souvenir.

— J’ai eu le plus gros coup au cœur de mon existence. Tu comprends pourquoi je suis intervenu ce matin-là. En quelques secondes Arianna entrait dans ma vie. Elle y restera. Elle y serait restée si je ne m’étais pas conduit aussi stupidement. ireLe visage sombre, comme fatigué d’avoir montré le lourd fardeau de son regret, de son remords, Jonas se fit silencieux face à un Giorgio désemparé. Pour se donner une contenance, il leva son verre « A la santé de la petite demoiselle ». Ils trinquèrent. Une trêve, pensa Giorgio. Une trêve ?

Jonas venait d’apprendre que ses hackers étaient la cible des services de la sécurité allemande et d’Interpol. Il tenait une bonne raison d’expédier son responsable de la sécurité superviser la protection de la cellule de Belgrade. Il expliqua à Giorgio ce qu’il attendait de lui. Dans sa tête, il avait déjà tout organisé pour le tenir éloigné pendant qu’il s’occupait de retrouver Arianna. José Capriacini, formé par Giorgio Petrou, aidé de Barrasco le juif roumain, allait récupérer la direction du groupe action. Une mission qui, en perspective des événements à venir, irait bien au mercenaire déjanté qu’était José, complice des horreurs du conflit serbo-bosniaque.

 

 

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A propos de l'auteur

Denys

Denis Ettighoffer, est un des spécialistes français reconnus dans l’étude projective de l’impact des NTIC (Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication). Ses nombreux livres sont autant de contributions à la réflexion sur les évolutions des sociétés, des modèles économiques et organisationnels. Sa spécificité réside dans sa capacité à analyser le présent, pour en extraire les orientations économiques et sociétales stratégiques pour les décennies à venir. Le voilà lancé dans une aventure comme il les aime, être reconnu à la fois par son imagination (pas le plus dur !) mais aussi comme un bon artisan de l’écriture romancée ( et ça c’est pas gagné !)

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