A la vue de la campagne où le chef d’orchestre venait se ressourcer à l’abri du tohu-bohu de la ville et des contraintes de son métier, elle eut à la fois le sentiment d’y trouver sa place mais aussi qu’elle n’y avait aucun droit. Faute de savoir conduire, elle avait loué une voiture avec chauffeur, un chauffeur qui parlait l’allemand et l’anglais, ce qui l’arrangeait bien, son français n’étant pas encore parfait.

Elle s’arrêta à l’église. Tout n’était que silence. C’est vrai qu’elle n’avait prévenu personne de son arrivée. Elle se méfiait des journalistes. L’abbé Delaroulette était absent, en visite dans un autre diocèse. Un instant, Arianne regretta, de ne pouvoir jouer une dernière fois de l’orgue de Saint Junien. Elle contourna le bâtiment pour accéder au petit cimetière du village où reposait son ami Drago Doudko. Une belle pièce en marbre lui rendait hommage, rappelant qu’enfant de l’ailleurs, en Ossétie, il était devenu un grand Français. Arianna avait apporté des fleurs fraiches, un immense bouquet de roses blanches, qu’elle disposa dans un grand vase. Puis, comme à Sudfriedhof, le cœur serré, elle joua pour son ami, mort par sa faute, ce qu’elle ne pourrait jamais se pardonner. Le chant du violon coula contre les murs du petit cimetière, s’infiltra dans l’église fermée pour arriver ensuite dans la nef où une petite lumière brillait, ex-voto destiné à une vie interrompue par le geste fatal d’un homme de la Légion Rouge.

Devant l’église son chauffeur attendait. Elle ne sut jamais expliquer ce qui lui passa par la tête ce jour-là, sans doute le désir d’aller revoir une dernière fois la demeure, la datcha française du chef d’orchestre, là où elle s’était sentie retournée au pays, sa Géorgie natale. Cela faisait plusieurs mois que Drago avait été enterré pourtant la maison vivait encore. La lampe d’entrée était allumée. Elle s’étonna. Sa fille unique était-elle encore là ? Hésitante et traqueuse, elle s’engagea dans le petit sentier bordé de plantes entretenues qui menait à la porte d’entrée.

Arianna ne se reconnaissait plus. Ses pieds étaient de plomb. Terrorisée à l’idée de devoir affronter la fille de Drago, elle se demandait si elle pourrait simplement articuler trois mots de condoléances, de regrets ou de consolation. Elle ne savait trop. C’était affreux. Elle hésitait prête à faire demi-tour lorsqu’elle rencontra le regard du chauffeur. Comme s’il avait compris, il leva le pouce en lui faisant signe de continuer. Ainsi, il savait qui elle était. Elle sonna. Enfin plutôt, sa main s’approcha de la clochette lorsque le porte s’ouvrit lâchant dans l’air une bouffée de chaleur et d’odeurs de cuisine.

— Entrez Arianna. La femme qui lui avait ouvert était une petite boulotte aux beaux yeux clairs sur un visage rond qui lui souriait largement. Ainsi la fille de Doudko qui vivait aux Etats-Unis était encore là.

— Vous me connaissez ? commença Arianna étonnée. Le sourire de l’autre s’accentua.

— Ce serait difficile de faire autrement, toute la presse était sur les dents, votre histoire, vos photos et clips sur la Toile ont un succès fou.

— Oh ! Pardon, j’avais oublié. Arianna se sentait rouge de confusion.

— Ne vous excusez pas. De toutes façons, papa m’avait beaucoup parlé de vous lors de nos Visios familiales.

— Ouille, j’ai dû entendre mes oreilles siffler. Arianna se sentait gauche, ne savait que dire, gênée de se trouver en face de la fille d’un homme mort à cause d’elle.

— Je m’appelle Inga. Entrez, au moins quelques minutes !  Arianna entra. Inga Doudko, tint à la mettre à l’aise de suite.

— Mon père et moi sommes les survivants d’une famille durement éprouvée par les conflits du centre de l’Europe dont pratiquement personne ou presque ne sait rien. Croyez-moi, il n’y pas grand monde qui saurait vous dire où se trouve l’Ossétie. Là-bas, la mort était notre compagne. Nous en étions devenus fatalistes. Nous fêtions chaque année le simple fait d’être encore en vie. Elle sourit encore en prenant la main d’Arianna pour finir de la mettre à l’aise.

— Rendez-vous compte. Mon père avait une curieuse manie. Chaque début d’année, comme s’il voulait nous rappeler la futilité des choses, il refaisait son testament. Arianna ouvrait de grands yeux. Que voulait-elle dire ?

— Vous avez bien entendu. Chaque nouvel an, il nous obligeait à penser que la mort pouvait nous emporter à tout moment. Les gens qui l’ont tué savait qui il était. Je suis convaincu que c’est la raison de sa mort. Il a vu ou entendu quelque chose qui aurait pu dénoncer vos ravisseurs. Un voile de tristesse éteignit un instant le regard d’Inga.

— Notre famille vivait en Ossétie du Sud, à Tskhinvali, lâcha Arianna sans trop savoir où cela la menait. Inga ne releva pas. Elle partait réchauffer du thé tout en s’exclamant.

— Vous avez eu de la chance de me trouver Aria. Je repars à la fin de la semaine pour Seattle où je vis avec mes deux fils et mon mari. Je suis revenue pour faire vider la maison et rapatrier nos souvenirs de famille. Nous avons décidé de vendre la maison. Elle se tourna brièvement vers l’extérieur.

— Dites Arianna, votre chauffeur, il va geler si vous le laissez attendre dans la voiture. Dites-lui de venir boire une tasse « d’eau chaude » comme disent vos méchantes langues en parlant de nos mœurs anglo-saxonnes.

Arianna était touchée de la générosité de la fille de Doudko. Elle ne se fit pas prier pour attirer dans la cuisine le jeune chauffeur, mobilisé par son voyage à Saint Junien. Sans que cela paraisse déplacé, il se joignit à la conversation ; étudiant en droit, il démontra une érudition respectable vis-à-vis des deux femmes en leur avouant qu’il connaissait déjà bien sa cliente dont il suivait les « exploits », c’est le mot qu’il utilisa, sur le Net.

A partir de là, les cinq minutes devinrent des heures et la journée était bien avancée lorsque Arianna réalisa que son chauffeur attendait toujours stoïquement l’heure du départ. Cela se fit un peu dans la précipitation. Elles s’étreignirent longuement, se séparant à regret. Toutes deux, les yeux humides, se promirent de se revoir aussi vite que possible.  On échangea des adresses. Inga, lâcha.

— Arianna, ma vie désormais est aux Etats-Unis. Je dois vendre la maison. Si vous avez une relation que cela peut intéresser, je serai heureuse qu’elle tombe entre de bonnes mains.

Arianna ne releva pas. Elle avait la tête ailleurs. La visite, l’accueil chaleureux d’Inga, le silence apaisant des lieux lui enlevait un poids invisible mais bien réel. Un soulagement difficilement exprimable, libérant une tension due au sentiment d’être la cause de la mort brutale de son père, la crainte de se le voir reprocher. Non Inga était restée généreuse, amicale et même lui proposait de garder le contact à l’avenir. Arianna aurait été bien incapable de dénouer et de décrire les émotions de se sentir libérée de son affreux sentiment de culpabilité.

Elle monta dans la voiture, refusant de s’installer à l’arrière comme l’y invitait Eric, toujours attentionné et courtois. Sur le chemin du retour ils continuèrent à bavarder. Lui c’était un échalas blond avec une grosse mèche qui lui tombait sur le front l’obligeant à la rejeter régulièrement en arrière, ce qui amusait beaucoup Arianna. Des généralités on passa à des échanges plus intimes. Un arrêt opportun pour se restaurer et faire le plein finit de rapprocher les deux jeunes gens.

Il était mignon, pas farouche et le corps d’Arianna grondait de désir. Elle devait évacuer toute cette tension qui l’empêchait de dormir. Elle avait envie « de baiser », c’était féroce, animal. Éric, face à elle, sensible à la féminité gourmande affichée d’Arianna n’avait pas l’air de trouver cela désagréable. La station-service était à côté d’un hôtel Ibis pour routiers. Le jeune homme était vaillant, heureusement. Arianna avait du temps de plaisir à rattraper. Elle s’oublia dans le sexe, fermant les yeux aux caresses audacieuses de son amant, puis serrant ses jambes pour l’emprisonner et le sentir qui jouissait en elle, avec elle. Comme si le plaisir de l’homme pouvait effacer les douleurs infinies de son âme. Ce n’était qu’un petit répit. A son retour, la descente dans son enfer personnel, n’en avait pas fini avec elle.

 

 

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A propos de l'auteur

Denys

Denis Ettighoffer, est un des spécialistes français reconnus dans l’étude projective de l’impact des NTIC (Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication). Ses nombreux livres sont autant de contributions à la réflexion sur les évolutions des sociétés, des modèles économiques et organisationnels. Sa spécificité réside dans sa capacité à analyser le présent, pour en extraire les orientations économiques et sociétales stratégiques pour les décennies à venir. Le voilà lancé dans une aventure comme il les aime, être reconnu à la fois par son imagination (pas le plus dur !) mais aussi comme un bon artisan de l’écriture romancée ( et ça c’est pas gagné !)

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