La morale mauvaise conseillère en matière de prostitution


Depuis la nuit des temps le corps des femmes a été à la fois objet de convoitise et de répulsion, illustrant parfaitement le désir qui nous saisit et la crainte de ne pouvoir le dominer. Depuis la nuit des temps, les pouvoirs en place ont tenté de réguler (Saint Louis), de contraindre (le puritanisme) ou d’utiliser ce désir (je pense aux courtisanes). Cela a toujours été un échec mais surtout les décisions de l’autorité se sont révélées pire que le « mal » qu’elles comptaient soigner.

Dans notre petite ville nous étions très fier de notre curé de choc. Fallait le voir circuler sans trop se soucier du « qu’en dira-t-on » sur sa grosse jeep dont on disait qu’elle lui avait été donnée par les troupes alliées. Notre curé était un héros de la dernière guerre. Mais il était aussi de notoriété publique que notre prélat avait un petit faible pour une adresse connue des pêcheurs qui ne souhaitaient pas attendre de savoir si mille vierges les attendaient au paradis. Notre curé est devenu évêque. Connaissant son énergie, je veux espérer qu’il a pu continuer à aller dans cette maison que l’on disait de tolérance dans un pays qui me parait parfois en manquer beaucoup !

Nos chasseurs de pervers, de trousseurs de jupons, de mecs réduits à toucher les fesses des filles dans le métro, sans oublier les pédophiles qu’ils cernent désormais, essentiellement chez les abbés, auront-il plus de travail maintenant que des élus au sens moral exemplaire ont réussi en pénalisant les clients à renvoyer dans la clandestinité nos dames de petite vertu ? Y ont-ils songé ? La pauvreté sexuelle, si elle ne trouve pas d’exutoire, aboutit à des drames innombrables. Les civilisations qui brident ou interdisent l’épanouissement de la sexualité le font au bénéfice de sectes ou de religions bardées d’interdits stupides et dangereux qui remplacent l’exaltation des sens par l’exaltation de la puissance guerrière. Ce n’est pas pour rien que l’on a inventé l’heureuse formule « Faite l’amour plutôt que la guerre ! ». Pendant des décennies, la prostitution bien que réprouvée par les dames de « bonne vertu », a été considérée comme un mal nécessaire pour ceux de nos mâles qui essayaient, mais sans succès d’entrer dans le lit des filles, puis lorsqu’il fallait calmer les ardeurs des trouffions qui, face à la mort, ne se posaient pas trop de questions sur le risque des maladies vénériennes.

En Grèce, Solon le vertueux athénien (sic), organisa officiellement les premiers lieux de prostitution en créant des temples qui devinrent de véritables maisons publiques dont le tenancier était un fonctionnaire. Les voyageurs, les marins, les guerriers et les marchands ou bourgeois de l’époque s’adonnaient volontiers aux jeux et aux mélanges, déjà… des corps. Tous versaient une redevance au Trésor Public en fonction du nombre de passes. Rome imita Athènes. La prostitution était sacrée. Tous les tenanciers, souteneurs et autres intermédiaires qui voulaient vivre sur le dos des filles étaient dénoncés et privés de leurs droits civils. Les Césars, au contraire de nos puritains, encouragèrent le libertinage en frappant de taxes supplémentaires le commerce de ces dames. Les lupanars faisaient florès. Au moyen âge et à l’époque de la Renaissance, les ribaudes étaient soit durement condamnées, soit encadrées par les pouvoirs qui entendaient bien, faute de pouvoir empêcher la prostitution, en tirer un profit. Pour mieux surveiller et gérer les revenus de ces dames et limiter la prostitution clandestine, le Roi décida de « confiner » les prostitués dans des maisons (les bourdeaux qui deviendront bordels) ou dans des quartiers réservés du temps de St Louis (oui vous avez bien lu). On notera que chaque fois, les pouvoirs en place tiraient un profit conséquent de ce commerce des corps. Certaines villes devenaient célèbres par l’importance et la « qualité » de leurs « bourdeaux » ! L’arrivée de la terrible « syphilis », ramenée de Naples par les troupes de Charles VIII, imposa la fermeture des maisons closes et l’interdiction d’exercer le commerce de charme. Les troupières qui faisaient office de dégorgeoir aux soldats sans femmes furent bannies des armées. La prostitution redevint clandestine. Les femmes de débauche étaient poursuivies et parfois enfermées mais la demande était là. Dans un monde hypocrite de la bienséance ces dames n’étaient plus arrêtées que si elles étaient à l’origine d’un scandale public.

A la révolution, le libertinage avec les dames de  « petite vertu » fut une époque qui, jusqu’aux années 1946, inscrit dans la loi une conception libérale du commerce des corps en imposant des maisons spécialisées avec inscription dans des registres de police avec l’obligation d’un suivi médical très encadré pour les filles publiques. En somme ; plutôt que donner la priorité à l’ordre moral on la donnait au problème de santé publique. Une partie du revenu de ces maisons closes était reversée aux municipalités afin de faire face aux frais des contrôles sanitaires et des traitements des maladies vénériennes.

Puis revint la vague du puritanisme qui faisait de la prostitution le mal absolu. Partie d’Angleterre sous l’impulsion de l’épouse d’un pasteur protestant qui avait peut-être peur de voir son mari plonger dans le pêché de préférence à son lit fadasse. Pensant sans doute éradiquer le mal par le mal : une vague de bêtise bien-pensante prôna la disparition des maisons de plaisir qui fermèrent les unes après les autres malgré la résistance de quelques députés et sénateurs qui percevaient bien les effets pervers d’une telle démarche. En vain. Les trémolos des bien-pensants « sur ces pauvres femmes vouées à l’esclavage et un abaissement moral qui les tient enfermées dans des maisons qui sont autant de prisons, etc.etc. » eurent raison de leurs réserves. La spectaculaire progression des filles mis sur le trottoir fut la première des conséquences de la fermeture des maisons de plaisir. Les clients, n’avaient plus qu’à arpenter à leur tour le trottoir où on avait jetées les péripatéticiennes, isolées et sans défense. Les commerçants et les habitants des rues où elles opéraient s’en plaignaient. Les préfets lancèrent la chasse aux sorcières qui se cachèrent avec l’aide d’aimables tenanciers et de souteneurs qui firent chèrement payer aux prostitués leur besoin de clandestinité. Exactement ce que la loi sur la pénalisation des clients va renforcer : le pouvoir des maquereaux.

Notre société passe de la tolérance à la sévérité, de la morale au réalisme qui la considère comme une nécessité sociale, un mal nécessaire. Sans ignorer ce qu’il y a de dégradant et de sordide dans les métiers de la prostitution, nous avons fait une erreur en acceptant de punir les clients des filles «  de joie ». A nos frontières les love hôtel vont faire fortune mais je ne suis pas convaincu que nos « belles de nuit » clandestines seront mieux protégées des agissements de leurs souteneurs qui passent leur temps à surveiller leurs esclaves. Quant aux résultats flatteurs sur la baisse de la prostitution reconnue dans les pays qui ont « pénalisés » les clients, j’ai quelques raisons de croire qu’ils sont biaisés par le fait que tout ce petit monde est passé sous la ligne du radar des autorités. De toute façon, ils vont à côté, en Allemagne. L’hypocrisie des faux culs qui tentent de les glisser « sous le tapis » en acceptant cette loi me parait bien aussi désolante que le manque d’encadrement sanitaire de ces dames.

Dessin de la belle époque venant d’un bourdeau

Précédent Santé : Limiter la désastreuse politique de l’Open Bar
Suivant Erdogan, Le Kaiser Musulman

Pas de commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *