«Fashions Victims»


Pianiste de la Légion Rouge

Extrait de la “Pianiste de la Légion RougeOssétie du Sud, Tskhinvali, Septembre 2012. Dans l’immeuble vieillot, la voix du professeur de danse et le piano qui accompagne les petits rats, portent jusqu’aux visiteurs qui montent lentement les escaliers monumentaux. – Allez les enfants, un peu de nerfs ! Marina, redresse-toi et bouge de façon un peu plus souple. Tu as l’air d’une marionnette ! Regina Loumachev gronde pour la forme, heureuse de l’application de ses petites élèves. Les apprenties ballerines rient de la mine déconfite de leur camarade.

Les lieux semblent abandonnés, mais le grondement et les coups de bélier des tuyauteries sollicitées par des habitants invisibles démentent cette première impression. Le style Art Nouveau de l’immeuble détonne dans une ville à l’architecture classique des bâtiments soviétiques des années 20. Les fresques et les moulures en stuc n’ont sans doute pas reçu un coup de peinture depuis la construction du bâtiment. Des graffitis couvrent tous les murs. L’odeur de l’encaustique tente vainement de masquer celle de l’urine. L’humidité ronge depuis des décennies l’ancienne école de danse de Tskhinvali, fragile capitale de l’Ossétie du Sud.

Eliath Alekseïevitch, monte en pestant contre l’ascenseur en panne depuis longtemps, contre la pluie qui noie le quartier et contre sa mission de protection de cette Sofia qu’il n’aime pas. Eliath est de mauvaise humeur. Le fait qu’il ne monte que jusqu’au premier étage n’y change rien. C’est un homme courtaud, au cou de taureau posé sur une silhouette ventripotente qui trompe ceux qui se frottent à lui. Des touffes de poils noirs sortent du col d’une chemise douteuse. Eliath est d’une laideur absolue. Une face rougeaude aux sourcils broussailleux piquée de petits yeux bouffis de prédateur qui fixent ses vis-à-vis jusqu’au malaise. Eliath n’a qu’une faiblesse connue, il porte une moumoute. D’excellente qualité, achetée en Chine, elle cache parfaitement une calvitie, qu’il considère comme déshonorante. Malheur à celui qui, non prévenu, ferait une observation sur son postiche. Il y risquerait sa vie. Sous une nonchalance affectée, Eliath est capable d’une rapidité dans l’action en faisant un homme de main apprécié de son patron.

Sofia Ivanovna, une longue femme sèche au sourire aussi rare qu’une baleine dans la Volga, ancienne starlette russe déchue, faisait office d’entremetteuse auprès des familles. Elle dirigeait d’une main de fer les petites recrues que son réseau d’Angels Models moissonnait un peu partout en Ukraine, en Géorgie et en Ossétie. Elle traînait les pieds. Ils étaient fatigués, cela faisait plusieurs jours qu’ils visitaient sans grand succès, les écoles de danse où leur réseau identifiait leurs jeunes victimes. La chasse aux jolies demoiselles devenait de jour en jour plus difficile malgré les pots-de-vin lâchés un peu partout. Selon les dires d’un journaliste, trop curieux pour atteindre jamais l’âge de la retraite, quelque 1500 fillettes avaient été ainsi recrutées dans tous les pays limitrophes, hormis la Russie que le gang de Jonas Raveszac ménageait.

L’école se situait au-dessus de l’entresol. Passé l’entrée, l’odeur de propre tentait de faire oublier la pauvreté des lieux. Sur un pan de mur des miroirs immenses, ternis par les taches de rouille, étaient encadrés de dorures rococos. Tout du long couraient les barres d’assouplissement. La lumière du jour, en cette fin de matinée de septembre, arrivait encore à donner un peu de lustre à l’ancienne salle de bal de ce qui avait été un temps, un temple des plaisirs de l’Empire russe. Le froid, déjà, s’installait. Les petits rats portaient leurs chausses de laine.

Voyant ses petites élèves distraites, la professeure de danse se tourna vers la porte. À la vue d’Eliath et de Sofia, elle s’empressa de quitter son piano. Le visage figé, Regina Loumachev, une boule de terreur au ventre, se précipite au-devant de ses dangereux visiteurs avec le sentiment de son impuissance à protéger ses petits élèves. Une effroyable panique la transperçait jusqu’au fond de l’âme en présence de ces deux vautours. Eliath, surtout, qui la regardait goguenard mais silencieux. Lui, il n’était là qu’au cas où quelqu’un oserait faire le malin… ou la maline ! Indifférentes à la pâleur de leur enseignante, les enfants turbulentes ont compris qu’une pause bienvenue leur est offerte. La douzaine de gamines en tutus se dispersent déjà et esquissent des pas de danse dans un concours d’entrechats rieurs. Regina, pétrifiée, a bien d’autres choses en tête que de les reprendre.

– Bonjour Eliath, bonjour Sofia, vous venez voir mes petits rats ? Arrive-t-elle à articuler faussement détachée, les tripes nouées face à ce qui l’attend.

– Petites souris, plutôt, remarque l’homme dont l’œil gourmand fait le tour du groupe des demoiselles. La femme sèche ne s’embarrasse pas de préambule :

– Alors Regina, que nous proposes-tu aujourd’hui ? demande sèchement la visiteuse tout en examinant, tel un maquignon, la petite troupe. Elle s’écarte en entraînant la professeure afin que les enfants n’entendent pas leur échange.

– Alors, que nous proposes-tu ? Demande-t-elle à nouveau, en fixant Regina sans aménité. Dois-je te rappeler que cela fait deux fois que nous passons sans rien obtenir de toi. Le patron commence à trouver cela un peu curieux. Achève-t-elle menaçante.

Elle bluffe, son boss a bien d’autres priorités, il ne sait même pas qu’elle est à Tskhinvali en pleine moisson de petits modèles. Mais cela fait partie de son arsenal pour terroriser les récalcitrantes, comme Regina Ioumachev, consciente que personne ne viendra à son secours. La police est aux ordres du gang et il lui en coûterait cher d’aller se plaindre. Regina transpire une sueur glaciale à l’idée de revivre ce qu’Eliath lui a fait subir il y a déjà plusieurs mois, la seule fois où elle a tenté de résister aux sollicitations du gang. Pour rien au monde, elle ne souhaite retomber entre les mains de ce sadique. Sofia n’a pas besoin d’insister, elle sait ce qu’il en coûte de tomber dans les pattes de son garde du corps. Matée elle aussi, elle fait son job, comme Regina, sans plus se poser de questions, sinon à y risquer sa vie.

Eliath s’est posté près d’une fenêtre de l’immense salle et regarde la cour de l’immeuble que lave la pluie, apparemment indifférent à leur conversation. Regina n’a pas le choix. Elle s’exécute, la rage et la peur enfouies au plus profond d’elle-même, pour une fois heureuse de n’avoir jamais pu être mère. Sa visiteuse la scrute, les yeux durs songeant à la résistance passive que lui oppose depuis quelque temps cette Ioumachev, ex-danseuse des ballets de l’Académie Vaganova à Leningrad, devenue une misérable professeure de danse. Celle–ci se décide enfin.

– Je pense à la petite Monika Chavdaro. Voyez, c’est la petite blonde, un peu en retrait au fond de la salle. Regina montre discrètement une petite demoiselle aux formes naissantes qui reste à l’écart de ses camarades.

– Elle ne devrait pas vous poser de problèmes. Elle a 11 ans et vit seule avec sa mère qui a été abandonnée par son mec. Commente, honteuse, Regina. Je sais qu’elle a des fins de mois difficiles. Elle me doit plusieurs semaines de cours. Je lui ai déjà parlé pour sa fille. Elle hésite encore un peu, mais elle devrait accepter si on lui présente un joli paquet de grivnas.

– Bien. C’est tout ? Insiste Sofia dépitée qui s’agace une fois de plus de la difficulté croissante de recruter de nouveaux modèles.

– Ben oui, mes autres élèves sont aussi photogéniques que des truies du Caucase ! répond Regina qui s’essaie à l’humour.

– OK, on te donnera ton enveloppe une fois l’affaire conclue avec la mère de cette Monika Chavdaro. Donne-nous son adresse. Regina a préparé l’adresse. C’est l’affaire d’un instant. Haussant les épaules de dépit, Sofia glisse celle-ci dans la poche de son manteau.

– Mais franchement, faire toute cette route pour si peu, tu nous déçois Regina. Conclut-elle, l’œil noir.

L’autre reste coite, percevant l’avertissement derrière le sourire pincé de son interlocutrice qui revient maintenant vers la porte, mettant en branle Eliath qui les surveillait du coin de l’œil.  Ils sont arrivés sur le pas de la porte, lorsqu’un un silence soudain surprend les visiteurs. Le brouhaha, les cris et les rires des enfants, qui ne cessaient d’enfler, ont fait place à des murmures et un silence quasi religieux qui fige soudain toutes les petites danseuses. « Oh non ! Pas maintenant », pense la professeure. Un rondeau de Mozart reconnaît-elle, maudissant en même temps l’indiscipline d’Aria qui s’est installée au piano. Celle-ci entraîne maintenant les petits rats dans une ronde joyeuse et rythmée au gré d’une des danses classiques les plus prisées du répertoire populaire.

– Qui est-ce ? Interroge la maigre maquerelle qui regarde éberluée la jolie brunette, installée au piano et tenant ses camarades sous le charme d’un air inconnu des visiteurs.

– Aria, s’il te plait, Aria laisse ce piano ! S’exclame la professeure qui tente vainement d’entraîner les deux membres du gang vers la sortie.

– Non, laisse ! Réagit Sofia déjà en alerte et soupçonneuse. Qui est-ce ? Redemande-t-elle en se tournant mauvaise vers la professeure.

– Dis donc, elle est ravissante ta pianiste ! Où l’avais-tu cachée ? Commente à son tour Eliath.

– Ravissante, mais une vraie tête de bois, répond Regina qui a du mal à garder son sang-froid face à l’homme qui suit leur échange avec intérêt. Sofia pour sa part a remarqué la panique dans le regard de Regina.

– Qui est cette fille ? Faisant demi-tour, elle se rapproche de la petite pianiste qui a cessé de jouer sur l’injonction de sa professeure et regarde sans crainte la grande bringue qui vient vers elle.

Arianna a tort. Cette femme mal fagotée va décider d’un destin qui aura sa part de tragique.  Arianna Tchekhov, Aria pour ses proches, a en face d’elle un maillon du plus important réseau de trafic de photos dénudées de Lolitas. Regina le sait. Un des gangs les plus redoutés de la région a monté un commerce fructueux de photos d’adolescentes ou de préados. Il joue depuis des années un véritable jeu du chat et de la souris avec les autorités judiciaires des pays les plus stricts en matière de protection des mineurs. Le succès des photos des adolescentes d’Hamilton, les films mettant en scène de toutes jeunes filles dans des situations scabreuses ont banalisé une activité trouble, à la limite de la légalité selon les pays. Des millions de dollars sont en jeu. Question de morale ou de business, elle a été rapidement tranchée dans certains pays de l’Est qui ne font guère d’efforts pour mettre un terme à ce commerce sordide de vente de photos de lolitas dénudées qui ont envahi la Toile malgré les pressions exercées par une majorité des nations européennes. Les prépubères sont identifiées le plus souvent dans des écoles de danse complices.

Arianna Tchekhov, dans sa jeune innocence, ne connaît rien de tout cela. Assise devant le piano, elle observe avec curiosité cette femme aux joues maigres et à la denture abîmée qui semble impressionner sa professeure. Elle est une des plus âgées des élèves de Regina. Ses parents lui ont imposé des cours de danse car elle restait trop sédentaire. Aria petite demoiselle de 11 ans, et volontiers rêveuse, passait son temps libre à lire et à s’entraîner au piano des heures durant depuis sa plus tendre enfance.  On devine un corps déjà formé dans son costume de danseuse étriqué. Brunette aux cheveux coupés à la garçonne, on ne peut dire si elle sera jolie, son visage a encore une rondeur juvénile. Ce qui frappe, c’est son regard. Aria a des yeux d’un vert foncé, tachetés de paillettes dorées qui font irrésistiblement penser à ceux d’un chat. Elle n’en a pas encore conscience mais son regard est minéral, direct, dur, lorsqu’elle ne sourit pas.

D’habitude Sofia a affaire à des gamines qui restent tétanisées de timidité ou font mille minauderies pour se rendre intéressantes. Cette fillette, calme et attentive, observe la maigre maquerelle qui l’approche. Sofia perçoit sa forte personnalité et déjà la tension hostile qui se forme entre elles.

– Bonjour, où as-tu appris à jouer ? Demande-t-elle en se forçant à paraître aimable. Comment t’appelles-tu ? La jeune pianiste a reconnu sans peine l’accent particulier de la visiteuse, aussi délaissant le géorgien, c’est en russe qu’elle lui répond.

– Arianna Tchekhov. C’est ma mère qui m’a appris à jouer. Elle est professeure de piano. Ajoute-t-elle, apparemment toute fière. Sofia tord du nez de stupéfaction alors qu’Eliath, lui, s’amuse de la situation qu’il trouve pour une fois plus intéressante que leurs incursions habituelles.

– Parce que tu parles aussi le russe ?!

– Oui, et aussi un peu le français, rajoute Aria qui se méfie instinctivement de la visiteuse. Sofia sent la vigilance de la gamine, les yeux verts se sont assombris et la fixent sans crainte. Sofia Ivanovna n’aime pas ce regard qui semble la défier. Elle baisse les yeux pour masquer son irritation et dominer sa hargne. Cette petite morveuse entrera dans son cheptel décide-t-elle. Elle va mater cette insolente, la faire plier, comme elle-même a dû se plier aux caprices de ses maîtres.

– Pourrais-tu nous jouer un autre morceau pendant que je bavarde avec ta professeure ? Arrive-t-elle à demander, un sourire forcé sur les lèvres.

Aria ne répond pas et s’installe au clavier. Les petits rats toujours regroupés autour d’elle se rapprochent, attentifs. Elle leur sourit et sans plus se soucier de Sofia et de son monstrueux acolyte, attaque une Sonate de Mozart, un des morceaux les plus enlevés du compositeur.

Sofia attire une fois de plus Regina à l’écart. L’aisance du jeu de la jeune fille la laisse pantoise et l’exaspère à la fois. Même Eliath, peu sensible à la musique classique, reste admiratif devant l’entrain avec lequel Arianna exécute son morceau. Aussi faible soit sa culture musicale, Eliath ressent la virtuosité de la petite pianiste et ne cache pas son plaisir. Cela énerve encore plus Sofia, qui ne peut s’empêcher de prendre brutalement le bras de Regina.

– Dis-moi, vieille bique, pourquoi cette fille n’est-elle pas dans le lot !?

– Ses parents font partie de la bourgeoisie locale. Je doute fort qu’ils lâchent leur fille pour vos studios, se défend l’enseignante toute pâle.

– Qu’en sais-tu ? Qu’est-ce que tu racontes. Nous avons des filles de toutes origines. Donne-moi l’adresse de ses parents. Bourgeoisie ou pas, par les temps qui courent, personne ne refuse un peu d’argent. La coupe Sofia.

            – D’ailleurs, si l’on fait affaire, ton enveloppe sera plus grosse, de quoi te plaindrais-tu ? Tout est question de prix, tu le sais, n’est-ce pas ? Conclut-elle ironique en pinçant cruellement le bras de Regina.

Silencieuse et désespérée, Regina le sait, cette fois-ci elle ira prévenir les parents. Comme si elle avait deviné, Sofia la repince sous le bras, là où c’est le plus douloureux, en la fixant méchamment

– Regina Loumachev, pas de bêtises. Dois-je te rappeler que la santé de ta mère et de ton père dépend de mon bon vouloir ? L’enseignante acquiesce, honteuse de sa lâcheté. Au piano, Aria achève tout en douceur son interprétation sous les applaudissements enthousiastes de ses petites camarades et … d’Eliath.

Aussi, c’est une Sofia folle de rage qui quitte la salle de danse, tout à coup étrangement silencieuse, tirant avec elle un Eliath surpris de la brusquerie de sa complice.

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