La quatrième et un bout du début


Je viens de mettre le point final à “L’homme qui perdait les mots”. Sympa, le jour de mon anniversaire. Alors je joue le cacou en m’empiffrant de gâteaux et en vous laissant découvrir la quatrième de couverture que je propose à mon éditeur… si ça existe… et les toutes premières pages…

L’homme qui perdait les mots Lorsque je regardais dans mon rétro personnel, il m’arrivait d’avoir quelque amertume. Je croyais quitter un monde de précarité, de violence peureuse, pour celui apparemment plus enviable du statut de la « classe savante », celui qui vous fait passer de l’univers des croyants à celui des sachants. En réalité j’ai constaté qu’il n’était pas moins violent que celui de ma classe sociale d’origine. Simplement les mots avaient remplacé les coups. Je n’avais pas envie de me persuader que le « silence est d’or » mais que pouvais-je faire désormais avec ce secret terrible que je devais garder jusqu’à ma tombe ?

Je n’ai pas réalisé tout de suite. Sans doute parce que pris dans le feu de l’action, concentré sur mes activités, toutes aussi effrénées les unes que les autres. J’ai cherché à reconstituer ce qui m’était arrivé, je crois que la première fois, je serais bien rentré sous terre. Si j’avais pu. Un « coketaile » organisé dans mon service à l’occasion de mon départ à la retraite. La fête avait été repoussée de quelques jours. Je me remettais à peine et difficilement du décès d’André, l’homme qui m’avait accompagné durant toute ma vie, compagnon des moments difficiles et amoureux fou d’Odile, ma mère, partie bien avant lui.

J’étais déjà un peu gris, c’est vrai. Une façon sans doute d’atténuer ma peine, de tenter de faire face à ce que j’avais découvert dans l’appartement d’André. On a beau prendre de l’âge, on n’arrive jamais à insensibiliser son âme à ce sentiment de vide soudain. Un copain charitable m’avait rejoint au bar bien décidé à partager mon whisky à défaut de mon tourment. Nous étions en train d’échanger quelques potins lorsque je vis venir vers nous une ancienne connaissance professionnelle. Mon interlocuteur trouvait visiblement la collègue en question à son goût. Si les yeux ne lui sortaient pas de la tête, il n’était pas difficile de constater qu’elle faisait toujours autant d’effet. Faut dire qu’elle était ravissante, la cinquantaine pulpeuse et le regard pétillant. Je la savais aussi très caressante. Mais c’était du passé, je ne l’intéressais plus. Me voilà dans l’obligation de les présenter. Heu… Monique ? Non, Gisèle ? Non, pourtant à l’instant j’avais son prénom à l’esprit mais ça ne venait pas.… Le trou ; le vrai, la panique. J’avais perdu leurs noms et leurs prénoms, eux que je connaissais depuis de années. Déjà, elle m’interpellait.

– Bernard, quel plaisir. Comment vas-tu ? Je ne pouvais pas manquer ton pot de départ. Charmeuse, s’attendant à des présentations, elle se tournait vers mon collègue, vers une proie qui éveillait son tempérament de Diane chasseresse.  Dieu merci, ils étaient si intéressés l’un par l’autre que je m’en suis sorti par une pirouette, ça je m’en souviens encore :

– Bon, je vous laisse vous présenter, vous êtes bien assez grands pour vous passer d’un intermédiaire. Ils rirent, ravis. Je les quittais rapidement. Seul, dans mon coin, vexé, je ruminais ma contrariété sans comprendre ce qui m’arrivait. Je vieillis, en concluais-je, sans en être tout à fait convaincu.

Puis un peu plus tard, il y a eu ce dîner chez des amis. On se voyait assez régulièrement et chaque fois c’était un assaut de blagues grivoises ou salaces qui nous faisaient rire aux larmes. La soirée était bien entamée, comme les bouteilles, lorsque vint mon tour. J’étais prêt. Je connaissais ma blague par cœur. Je démarrais donc, face à une tablée déjà hilare… lorsque dans ma tête, le vide s’est fait. Comme si on m’avait siphonné mon texte. Arrivé à la moitié de ma blague, je la voyais encore clairement, mais je n’arrivais plus à trouver les mots pour la raconter. Vous savez, cette sensation du mot, du nom sur le bout de la langue. Totalement paniqué, je bredouillais en sentant l’ambiance se refroidir à une allure vertigineuse. On me jeta quelques regards intrigués, amusés ou compatissants et un petit marrant prit le relais, en même temps que mon voisin me servait un cognac pour me remonter le moral. Même si mon malaise fut fugitif, je devais en garder un souvenir tenace tellement j’étais secoué. Un ami charitable me parla d’un « trou de mémoire ». Certes, mais j’avais l’intuition que cela n’était pas si simple, j’avais la mémoire, pas les mots !

J’avais oublié cette mésaventure lorsque me promenant dans mon quartier, je fus accosté par un couple. A leur attitude je devinais qu’ils allaient me demander leur chemin. Aimable, j’écoute leur question. Ils cherchent un cabinet médical que je connais fort bien. Je m’y fais soigner. L’adresse m’est familière. Pourtant. Pourtant je ne trouvais plus les mots pour leur répondre. Je restais la bouche ouverte dans une attitude de perplexité, sans doute. Eux croyant que je cherchais comment y aller. Ce jour-là je m’en sortis par un geste montrant ma méconnaissance supposée de leur but. Ils partirent mais tout mon après-midi fut hanté par mon blocage. Je savais que j’étais rattrapé par un passé qui n’était pas le mien. Mais Dieu, que c’était douloureux.

 ….

Follow & Like:
Previous De Paul - Cher Denys,
This is the most recent story.

No Comment

Leave a reply